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Séance de dédicace à l'occasion de la sortie du recueil en France

Le 17 mars 2012 à 17h

lecture de poèmes par Anne Delbée et Christophe Brault

REID HALL

4, rue de Chevreuse 75006 Paris.

Métro Vavin ou Notre Dame des Champs

 

Vingt-six lettres et des poussières

poésie de Nabil El Azan

dessins de Sybille Friedel

préface d'Etel Adnan

Éditions de la revue phénicienne, Beyrouth 2011

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Presse

Nabil El Azan, poète dans le miroir morcelé de l’être


par Abdo Wazen, Al Hayat, 3 novembre 2011. (Traduit de l’arabe par NEA)

Le metteur en scène franco-libanais Nabil El Azan ne semble pas étranger à la poésie. La meilleure preuve en est le recueil qu’il vient de publier en français, sous le titre « Vingt-six lettres et des poussières » (éditions de la Revue phénicienne, Beyrouth). C’est son premier ouvrage après un certain nombre de traductions. Et ce recueil est  une vraie surprise tant il est empreint de maturité dans l’écriture poétique, de profondeur de vue et d’inventivité dans le « jeu » de langue. Si bien qu’il est impensable de mettre cette oeuvre dans la case des premiers recueils, où prédominent en général erreurs et trébuchements, comme si elle était le résultat d’une expérience vécue en secret ou en silence par Nabil El Azan, et qui, le moment venu,  a fini par éclater.
Nabil El Azan écrit de la poésie plus qu’il n’écrit des poèmes. Le recueil ressemble en effet  à un espace ouvert où divers genres de poésie s’assemblent, s’entrecroisent et s’interpénètrent jusqu’à créer un univers poétique composé  de la langue et de ses signes,  de métaphores, de significations et d’images. Et cette poésie ne cache pas sa correspondance souterraine avec les dessins qui parsèment le recueil, signés par Sybille Friedel sous l’inspiration des poèmes - il ne serait pas étonnant que la poésie elle-même se soit inspirée à son tour des dessins, dans une sorte d’échange sensuel, spirituel et artistique tout à la fois. D’où le sentiment chez le lecteur que les formes et les lignes des dessins seraient une explication – visuelle – de ce qu’il aurait probablement raté des lignes poétiques qui défilent. On peut dire qu’il y a une sorte de fusion entre la main du poète et celle de la peintre. Car les dessins ne sont pas ici un ornement de la poésie, mais son incarnation par les formes et les lignes.  À cet égard, le poète dit : S’insinuer entre blanc et noir d’une calligraphie / et danser - sur le rift.
Les registres poétiques sont très variables dans le recueil de Nabil El Azan. Par moments, la page est semblable à un « champ topographique » où les vers semblent s’écouler d’elles-mêmes à partir du blanc infini de la page, on dirait de la poésie libérée du joug de la convention. Et de la même manière que se répartissent les dessins sur la surface blanche, tel un nuage dans le ciel, le poème se dessine sur la page. Ce jeu visuel rappelle – pour l’exemple – le travail de Stéphane Mallarmé dans « Un coup de dés » et celui  d’André du Bouchet dont les œuvres abondent de blanc. Continue ou  interrompue, telle une vague incessante, la poésie ici charrie tout ce qui pourrait lui résister. Cependant que dans d’autres parties de l’ouvrage, l’écriture tend à une sorte d’ordre invisible ou non déclaré. Ainsi certains poèmes deviennent des textes en prose, voire narratifs, pendant que certains autres des haïkus modernes, tant dans la forme que dans l’esprit. Alors que d’autres poèmes encore ne manquent pas de lyrisme, en particulier les poèmes d’amour, qui sortent du « modèle » traditionnel du poème d’amour : Étale-toi sur la feuille et ferme les yeux, la nuit se charge de lisser la matière, la rendant plus énigmatique, comme eau des marais. Cet amour est très présent dans le recueil, tantôt ouvertement, tantôt   discrètement. La femme y est être et existence comme elle est corps et âme, désir et passion : « tes mains arc-en ciel », dit le poète, puis s’adressant à sa bienaimée : Mon corps disparaît / mais ma trace reste / entre tes mains

Vingt-six lettres et des poussières pourrait bien être le livre de Nabil El Azan. Livre d’une vie où les souvenirs se mêlent aux images, l’imaginaire au vécu, le merveilleux ou la fantaisie au réel, le rêve au désir et la pensée à l’épreuve… Ainsi apparaît par exemple le thème de l’exil, dépassant l’acception géographique ou « national » de l’exil, en faisant un lieu au bord de la poésie, de l’imagination et du vécu. Le poète qui déclare avec chagrin : Plus d’encens ni de miel / Plus aucun arôme d’innocences / O mon pays ! sait que ce qu’il déplore ici n’est pas la « patrie » dans son sens courant mais la patrie–être, la patrie-enfance, la patrie-racines. Et le voilà qui lui oppose « l’exil » qui est arrachement et étrangeté au cœur du monde, au propre comme au figuré. El Azan écrit l’exil plus qu’il n’écrit sur l’exil. Celui-ci est Récits écrits à l’encre blanche, il est Yeux affamés dans l’encadrement de la fenêtre, il est Planque dans l’univers, ou encore Drap rêvé blanc sur corps blanc… Tel est l’exil, intérieur avant d’être extérieur. Existentiel avant d’être historique, psychique avant d’être physique. Le poète dit aussi qu’il est « Drap-linceul parfois », allant jusqu’à donner à l’exil probablement son image la plus tragique… Il n’est pas étonnant dès lors que le poète s’imagine « vagabond dans un pays sans carte ni nom ».

Le poète se rappelle ce qui subsiste dans sa conscience et son imaginaire comme traces de sa patrie d’hier, traces auxquelles il ne trouve pas d’équivalence en France, sa « patrie » d’adoption. Il évoque Achrafiyeh, ce quartier de Beyrouth, qui est encore là / la maison de nos enfances/ et nos enfances. Il évoque aussi ses deux sœurs qui faisaient partie intégrante de cette patrie et de cette enfance. D’abord Nawal, la cadette : Elle s’en est allée avant la fin de l’été / C’est à dire dans la douceur de l’aurore /… Elle s’en est allée au beau milieu de l’aurore / C’est à dire dans la douleur des saisons. Puis Nouhad, l’aînée, atteinte de la maladie d’Alzheimer, à qui il s’adresse comme à une ombre : Te voici en pays d’ombres mouvantes / Où les cygnes s’égarent dans le sable / Les chevaux paradent dans l’eau / Et pour personne éclosent les roses.

Sans doute qu’une seule lecture ne suffirait pas de ce recueil qui présente un grand nombre de poèmes et où dessins et  poésie s’unissent de façon essentielle - on pense un peu aux livres du poète et peintre Henri Michaux. C’est un espace poétique dominé par les éléments de la nature, ceux chantés par les Grecs et ceux du cosmos, le ciel, la mer, les astres et l’écume… Tous ces éléments sont présents avec leurs traces et leurs signes, une présence matérielle et métaphysique à la fois, abstraite et philosophique, soufie et charnelle - qui n’est pas sans rappeler le soufisme, le bouddhisme ou le zen.

Le recueil recèle de nombreux vers éblouissants et des textes en prose d’une rare densité,  donnant au lecteur le sentiment d’être comme en promenade de pêche maritime, où il n’a qu’à lancer son filet pour attraper toutes les perles et coquillages qu’il rencontre. Pour ma part, j’en ai pêché une bonne quantité :  
- On entend pleurer dans le miroir
- Y a-t-il un néant du néant ?
- Sans rames / Ni rameurs / La gondole glisse sur l’eau anthracite
- L’araignée géante tend ses rayons
-  la larme au bord des yeux est un lac salé que pourfendent les nuages
- Réveil sans lumières / comme au fond d’une tombe
- La blancheur de la page est éclatante moins que son énigme
- Appendre le silence des gouttes / De pluie / Se faire goutte et / Écouter 
- La clarté subite dilate les pupilles.  Un manteau blanc recouvre tout. Arbres et plaine. Troupeaux et poteaux. Mais non, pas les oiseaux.
- Je voudrais te parler de blancheur ô colombe / Comme elle miroite dans le très noir de ton encre
- le miroir tomba de ses mains / son visage vola en éclats / depuis il vit morcelé
- Car le mot / Du mot / Vient / Telle l’eau / De l’eau et / Comme la goutte /  Il ne connaît pas d’enfance / Vient / Et s’en va / Bourdonnant.

 

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Poésies au gré des nuages


Par Ritta Baddoura, L’Orient Littéraire, 5 janvier 12



Ayant longtemps baigné dans l’oralité de la dramaturgie et les tempéraments de la scène, Nabil el-Azan ouvre sa voix à l’intimisme de la poésie. Son premier recueil, alternant pensées de maturité et verves de jeunesse, diversifie les formes d’écriture et bat des ailes du désir.


Inaugurées par les citations de Fouad Abi Zeid, de Sony Labou Tansi et de Kobayashi Issa en ouverture du recueil, raffermies par la préface bienveillante et amicale d’Etel Adnan, les vingt-six lettres de l’alphabet du metteur en scène libanais Nabil el-Azan font leurs premiers pas en poésie. Ces premiers pas ne sont pas tout à fait innocents puisque Azan, à la tête de la compagnie La Barraca depuis 1986, a longtemps fréquenté par l’entremise de la mise en scène et de l’adaptation d’écritures théâtrales contemporaines, les mystères du langage. L’écriture de Nabil el-Azan est imprégnée par la nature en ses saisons, sa végétation et ses animaux. Ses poèmes regardent vers le ciel, observent les nuages et s’identifient à leurs métamorphoses, arpentent les constellations pour approcher l’énigme du désir et de la mort. Ses poèmes voyagent et disent les espaces, les atmosphères d’une ville, les pensées secrètes de ses habitants. Sa voix conjugue avec une attention égale les drames intérieurs et les drames qui secouent le monde. Car Nabil el-Azan est bel et bien un citoyen du monde et un témoin vigilant des conditions qui y coexistent et en entretiennent le paradoxe.
«On ne se regarde pas à Jérusalem/ regarder c’est reconnaître/ on ne regarde pas à Jérusalem/ regarder c’est voir/ l’on dit aussi que le regard blesse/ le regard cet attentat.» 
«L’exil/ Odeur de pain chaud dans les lettres/ Photo ridée dans du plastique/ Chevauchée ivre dans un western/ Planque dans l’univers.»
«De l’autre côté de l’arc-en-ciel, à l’abri de/ L’œuvre, coule/ Le fleuve privé du Temps. Nappe Touffue d’intimes,/ D’énigmes. D’insondable/ Aussi./ Déchéances en série et/ Catimini./ Gluants d’herbe et pierraille/ Fondues d’humains et volailles./ Pestilence glissante… / Mais vers/ Quelle destination?/ Y a-t-il un néant du néant?/ Me voici nu, flottant / Sur le dos,/ Sexe/ Dressé.»


Les textes d’El Azan sont sillonnés par les dessins subtils de Sybille Friedel qui viennent magnifier les haltes visuelles de l’ouvrage. Le tracé de ses planches palpite du souffle esthétique de la calligraphie chinoise dont la pratique a longtemps marqué le parcours de l’artiste. Les lignes originales tantôt en pointillés, en accents, en courbes ou en vides, suggèrent un travail d’appropriation de l’influence extrême-orientale réinterprétée par la sensibilité singulière de la dessinatrice. Aussi, ces dessins font par leur variété écho à la diversité stylistique déployée dans les poèmes d’El Azan. Vingt-six lettres et des poussières présente différents styles poétiques. Si les morceaux ont été écrits entre 2008 et 2010, leur lecture donne l’impression d’âges et de genres et de cycles poétiques distincts, caractérisés par des différences de rythme, de syntaxe et de quête.
«Nuit sur le promontoire/ Vers l’innombrable noir./ Loque comme vous/ Feu de cendre fou/ L’enfance rit pleure/ Stupeur de la fleur/ À l’ombre de sa croix/ L’homme croit/ Prières de la chair/ En voyage éclair/ Poussière le poète dit/ Vie et infini.»
«Triomphante des prêtresses du temps/ Tu m’apparais sans rides au visage/ Lisse lisse dent de lait/ Te voilà ciel sans nuage/ Nuit sans insomnie sommeil sans rêve/ Sans rides au visage/ Froide froide étreinte de fantôme/ Te voilà rêve sans cauchemar/ Écriture sans rature vie sans ratage/ Sans rides au visage/ Fade fade haleine de putain/ Te voilà conquête sans combat/ Lèvres sans sourire sexe sans salive/ Sans rides au visage/ Sage sage comme une image/ Te voilà visage sans visage/ Déesse d’une ère embaumée.»


Les vers de Nabil el-Azan proposent des poétiques différentes dont le vaste éventail confond peu à peu le lecteur : se succèdent courts morceaux exquis s’apparentant au dépouillement et à l’humeur du haïku, balades d’un lyrisme parfois trop poussé, proses narratives au goût de chroniques ou de journal de bord, textes à l’étoffe théâtrale, morceaux jongleurs privilégiant la forme par des jeux de mots et de rimes, paroles dont le flux siérait plutôt à la chanson, pensées à la teneur mythologique et au questionnement existentiel. C’est lorsque le ton de l’auteur est simple et nu à l’extrême que se dévoilent dans son langage la veine poétique véritable et les belles trouvailles. Ainsi, en dépit d’un bourgeonnement stylistique varié qui s’éloigne quelquefois de la poésie et confère aux textes une empreinte inégale, l’unité vient à l’ouvrage par l’épaisseur pulsionnelle du désir propre à la plume de Nabil el-Azan. Ce désir dont émane la beauté de certains poèmes nourrit la voix de l’auteur et parcourt de sa vivacité les intonations juvéniles et les réflexions graves qui parlent de bonheur, de solitude, de guerre, d’exil et d’étreinte. À l’horizon noir et lourd pointe toujours, tôt ou tard chez El Azan, une lueur qui dit la persistance de la vie et du désir par-delà les évidences assassines d’un monde strié de douleur et indifférent. Cette vivacité n’est pas sans rappeler les périples des nuages aux mille formes et éclaire le recueil d’un double don de présence et d’évanescence.
«Le soir tombe. Bientôt la nuit avec ses encombrements. Les/ Retrouvailles des instants bannis du jour. Ces arrangements avec soi et Les autres./ J’entends un éclat de rire dans la pénombre./ - Pas de roue (j’entends). Ni grande ni/ Petite. Que de/ Rouages. Rouages de/ Rouages./ À l’infini./ J’esquisse un sourire (je connais un espace où/ L’homme peut encore/ se réfugier)./ Pérégrination de la pensée au gré des nuages.».